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LE SURVIVANT LITTERAIRE

DOMINIQUE MAUSSERVEY

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LĂ©gendes

Photos de haut en bas : 

- Remise du Prix Handi-Livres 2006 Ă  Paris

- Remise des Talents d'Or 2011 à Besançon

- Mes amis Claude Gillot et Gilles Galliot m'entourent pour les Arts dans la rue Ă  Luxeuil

- Chatillon le Duc 2012 avec Catherine Demesy

- Avec Miss France 2015 

 

Extraits de différents livres :

- ça n'arrive pas qu'aux autres

- Marc, l'histoire d'un jeune franc-comtois des FFI

- S'il te plaĂźt Papy, raconte-moi quand t'Ă©tais petit !

- La forĂȘt aux arbres tordus

- CĂ©lina et CĂ©lestin

- Trois histoires courtes

- Jules, un papy malin

- Les p'tits filous

-Sur le chemin du sanglier

Extrait de "ça n'arrive pas qu'aux autres"

            Mardi 18 dĂ©cembre.

            Tu possĂšdes une nouveautĂ©. En plus des appareils de contrĂŽle, ce sont des petits sacs de glace pour que ta tempĂ©rature baisse m'explique l'infirmiĂšre. Je t'ai apportĂ© une cassette de Polnareff que tu Ă©coutais souvent, j'espĂšre qu'il va te rĂ©veiller. J'ai rencontrĂ© le chef de service qui me dit que le dernier scanner indique que l'hĂ©matome cĂ©rĂ©bral rĂ©gresse mais que les douleurs sont trop fortes pour envisager l'arrĂȘt des sĂ©datifs. Pourtant, tu sembles dormir calmement, sans souffrance. 

            Mercredi 19 dĂ©cembre.

            Aujourd'hui, il me semble que tu m'entends. Quand je te parle Ă  ta droite, tu tournes la tĂȘte, la mĂȘme chose Ă  gauche. Ils t'ont enlevĂ© le sparadrap sur les yeux, quand je t'ai demandĂ© de lever les paupiĂšres, je les ai vues bouger. Alors, rĂ©veille-toi, demain ! 

            Jeudi 20 dĂ©cembre.

            Tu me déçois. Pas le moindre petit signe, tu n'es plus rĂ©ceptif Ă  mes demandes, c'est dĂ©courageant. 

            Vendredi 21 dĂ©cembre.

            Je suis accompagnĂ©e de Jean-Marc, je l'ai prĂ©sentĂ© comme Ă©tant ton frĂšre. Ce n'Ă©tait pas le jour Ă  l'amener te rendre visite. En effet, j'apprends que tu n'es plus sous calmants. Tu t'agites beaucoup, crispes les bras et ouvres trĂšs grand la bouche et essayes de retirer l'appareil respiratoire. Les appareils de contrĂŽle s'affolent, tu as 40,7 ° de tempĂ©rature et 125 pulsations cardiaques par minute. Ton copain est trĂšs impressionnĂ©, aprĂšs dix minutes Ă  tes cĂŽtĂ©s, il sort. Si tu peux, penses Ă  lui qui trait tes vaches matin et soir et remercie ton beau-frĂšre Jacky qui a pris quinze jours de vacances pour te remplacer dans ton travail. 

            Samedi 22 dĂ©cembre.

            Cela fait une semaine que je parcours les couloirs de l'hĂŽpital, et toi, tu dors. L'infirmiĂšre me dit que tu ne prĂ©sentes aucun signe de rĂ©veil. Pourtant, je t'ai apportĂ© une cassette oĂč les filles te parlent. J'ai cru percevoir un petit sourire. Ce soir, pour la premiĂšre fois j'ai Ă©tĂ© tĂ©moin de la maniĂšre dont on aspire ta salive. Je suis ressortie du service en pleurs. 

            Dimanche 23 dĂ©cembre.

            Le jour de ton anniversaire, la fĂȘte de ta trente-troisiĂšme annĂ©e, je m'en souviendrai comme d'un jour gris, triste. Tu n'as eu aucune rĂ©action Ă  mes stimulations. Je t'ai lu des articles de "La France Agricole" notamment ceux que tu affectionnes. Ils concernent l'Ă©levage et la fiscalitĂ©. Je m'efforce de te parler Ă  haute voix chaque fois que je te rends visite, c'est ma maniĂšre de te dire que tu es vivant, que j'ai besoin de toi. 

            Lundi 24 dĂ©cembre.

            Excuse-moi, aujourd'hui, j'ai craquĂ©. Je ne suis restĂ©e vers toi qu'un quart d'heure. Tout d'abord, en arrivant, je rencontre le chef de service qui me dit : « Le scanner et l'encĂ©phalogramme ont montrĂ© que depuis l'arrĂȘt des sĂ©datifs, l'hĂ©matome n'a pas rĂ©gressĂ©. Nous allons remettre votre mari sous calmants, de ce fait n'attendez pas son rĂ©veil cette semaine ».

            Ensuite, je me rends dans ta chambre et lĂ , je vois que l'on a enlevĂ© le pansement sur ta tĂȘte et j'aperçois un crĂąne totalement rasĂ© Ă  l'image d'un bonze. C'en est trop. Je pars effondrĂ©e.

            Tous les soirs, je reçois d'innombrables appels tĂ©lĂ©phoniques de la famille, des amis. C'est dur de rĂ©pĂ©ter toujours les mauvaises nouvelles. Mes parents ont essayĂ© de confectionner un vrai rĂ©veillon de NoĂ«l. Mais tu manques Ă  la table et les yeux des filles sont remplis de questions. 

            Mardi 25 dĂ©cembre.

            C'est un NoĂ«l triste, j'ai de la peine. Pourquoi ça arrive Ă  nous ? C'est injuste. En plus de la douleur morale, bientĂŽt vont se greffer les problĂšmes matĂ©riels, le financement de tes emprunts, la gestion de ton exploitation, ton salaire. Alors dĂ©pĂȘche-toi, rĂ©veille-toi ! 

            Mercredi 26 dĂ©cembre.

            Encore un nouveau changement. Le neurochirurgien a dĂ©cidĂ© d'arrĂȘter les sĂ©datifs, je n'y comprends plus rien. Ce matin, ils ont effectuĂ© une trachĂ©otomie. J'espĂšre que plus tard le trou se refermera complĂštement, car c'est trĂšs impressionnant. Tu es en progrĂšs, tu m'as serrĂ© la main et bougĂ© les lĂšvres. Ce soir, ta mĂšre m'appelle. Elle a envoyĂ© une photo de toi et six cents francs Ă  une radiesthĂ©siste pour s'entendre dire par tĂ©lĂ©phone : «Je vais vous expliquer l'accident que vous n'avez pas vu, bien entendu. Votre fils s'est endormi et il a traversĂ© la route». C'est honteux, et cela ne mĂ©rite aucun commentaire. 

            Jeudi 27 dĂ©cembre.

            C'est au tour de ton vrai frĂšre de te rendre visite. Face Ă  lui, tu restes inerte. J'ai remarquĂ© que tu bougeais la bouche et l'Ɠil droit. 

            Vendredi 28 dĂ©cembre.

            C'est encourageant, l'infirmiĂšre pense que tu suis les ombres des yeux, comme un bĂ©bĂ©. Je t'ai apportĂ© une cassette des bruits de la ferme : Ronronnements de tracteur, beuglements de taurillons et surtout aboiements de la chienne Rita. A ces bruits, tu ouvres les yeux et tu t'agites tout Ă  coup. 

Extrait de Marc, l'histoire d'un jeune franc-comtois des Forces Françaises de l'Intérieur

Marc, la veille de son dĂ©part, resta Ă©veillĂ© plus longtemps qu’il ne le souhaitait. Il prĂ©texta que sa couche contenait un chardon mais en rĂ©alitĂ©, l’incertitude et l’imminence d’une nouvelle vie l’excitaient. Il n’avait pas peur et redoutait seulement de dĂ©cevoir ses nouveaux compagnons. Il n’avait jamais utilisĂ© d’armes, son seul fait glorieux fut d’abattre un oiseau avec une fronde.

Il se rĂ©veilla avant que le coq de LĂ©ocadie n’annonce le dĂ©but de la journĂ©e dominicale. Le volatile renouvela ses vocalises et Marc, agacĂ©, lança :

—        LĂ©ocadie Ă  plumes ! Je t’ai entendu. Je sais qu’il est l’heure.

La cloche de l’église sonna six fois et Marc secoua Loulou. Ils aidĂšrent StĂ©phane et Louise pour la traite, prirent le petit-dĂ©jeuner en silence puis quittĂšrent la famille DuchĂȘne sans effusions inutiles mais avec des recommandations parentales. Juliette embrassa son frĂšre et lui dit : 

—        Je suis fiĂšre de toi...

Ils s’éloignĂšrent d’Etrabonne Ă  pied, gravirent la colline du Moutherot puis se dirigĂšrent vers la limite du dĂ©partement de la Haute-SaĂŽne en Ă©vitant les voies de circulation. Sans ralentir sa marche, Loulou annonça :

—        Nous avons pour objectif de rejoindre « Luc Â».

Marc se demanda qui Ă©tait ce Luc. Peut-ĂȘtre le responsable d’un maquis ? Il ne pouvait l’affirmer. Il voulut interroger Loulou mais il se ravisa in extremis. Pour agir dans la clandestinitĂ©, les hommes de l’ombre devaient cacher leur vĂ©ritable identitĂ©. Ils arrivĂšrent, en milieu d’aprĂšs-midi, au maquis de l’abbaye d’Acey. Marc dĂ©couvrit un groupe hĂ©tĂ©roclite composĂ© d’hommes souvent jeunes, chaussĂ©s de brodequins, porteurs d’un pantalon de toile et vĂȘtus d’une veste ou d’une chemise aux manches retroussĂ©es. Marc s’intĂ©ressa plus particuliĂšrement Ă  leur armement. Il reconnut des fusils de chasse, des Mauser volĂ©s aux Allemands mais il fut surtout attirĂ© par une mitraillette anglaise. Le chef, nommĂ© Paul par ses complices, lança :

—        Tu auras l’occasion de l’utiliser plus tard


—        Tu t’appelles comment ? ajouta-t-il.

—        Marc DuchĂȘne.

—        Maintenant, t’es NĂ©nesse.

Extrait de S'il te plaĂźt Papy, raconte-moi quand t'Ă©tais petit !

A cette époque, j'avais dix-huit mois et je me considérais déjà grand. La preuve : je marchais. Toutefois, j'obéissais et ne contestais jamais un ordre. En début d'aprÚs-midi, maman réunit ses trois enfants et leur dit :

-         Je pars biner les betteraves. Dominique m'accompagne. Brigitte et GeneviĂšve, vous restez sagement ici et vous ne faites pas de bĂȘtises.

Tranquillisée par l'obéissance de ses deux aßnées, Marie s'absentait avec confiance. Elle m'installa dans un siÚge en fer fixé sur la roue arriÚre d'un vélo. Toujours à l'affut du moindre mouvement familial, mémÚre Célina aperçut ces préparatifs et nous rejoignit. Elle rassura Marie :

-         Ne vous inquiĂ©tez pas ! Je viendrai surveiller les filles de temps en temps.

Le trajet jusqu'à la parcelle de betteraves fut éprouvant pour maman. Elle devait pédaler dans les cÎtes et maintenir l'équilibre lorsque je me penchais de cÎté pour voir la route. Ma curiosité semblait naturelle pour le bambin que j'étais. Arrivée à destination, Marie me plaça à l'extrémité du champ et m'expliqua :

-         Dominique, tu restes lĂ . Moi, je vais piocher et je reviendrai quand il sera l'heure de rentrer.

J'ai hochĂ© la tĂȘte et regardĂ© maman, un outil dans les mains, qui grattait le sol, arrachait les liserons envahissants et avançait entre les plantes. Avec calme, j'ai pincĂ© un petit caillou entre deux doigts et tracĂ© des traits dans la terre. Quand Marie me paraissait trop Ă©loignĂ©e, je me levais, marchais dans sa direction et m'arrĂȘtais un peu plus loin. Je choisissais un endroit dĂ©gagĂ© pour m'asseoir. Je regardais les papillons voleter ou je creusais de nouveaux sillons dans la terre. En fin d'aprĂšs-midi, nous sommes retournĂ©s Ă  Tigney. Alors que maman rangeait son vĂ©lo, Brigitte courut Ă  notre rencontre et s'Ă©cria :

-         Maman ! Maman ! Viens vite ! Viens voir GeneviĂšve ! Elle mange des
 Viens voir !

Sans exiger d'autres explications et pressée de porter secours à sa cadette s'il y avait lieu, Marie suivit Brigitte jusqu'au verger. Sous un large pommier et face à des brebis intriguées, GeneviÚve se penchait en avant. Un bras tendu, elle pinçait une boule brunùtre entre ses doigts et la portait à sa bouche. AprÚs avoir passé la langue sur ses lÚvres, elle sembla étonnée par la présence de Marie stupéfaite. Elle sourit à maman qui s'affola :

-         Qu'as-tu avalĂ© ?

-         Des quesettes, rĂ©pondit ma sƓur en dĂ©signant quelques spĂ©cimens encore visibles entre des touffes d'herbe.

Marie comprit et ferma les yeux un bref instant. Comment était-ce possible qu'une fillette puisse ingérer un tel produit ? L'adulte devait donner une bonne éducation à son enfant. Elle lui rappela la nécessité de bien se nourrir :

-         Je suppose que quesette veut dire noisette. Les noisettes, il faut les casser avant de les manger. Les quesettes que tu vois lĂ , ce ne sont pas des noisettes mais des crottes de moutons. Et ce n'est pas bon pour toi


 

Extrait de La forĂȘt aux arbres tordus

 

Alors que le jour s’était levĂ© depuis plusieurs heures, Marion dormait encore au pied d’un tronc aux formes bizarres. Un rayon du soleil vint se poser sur sa joue. Il la rĂ©chauffait et la sortait doucement du sommeil. Dans son subconscient, elle lança :

— Mon Narty


À demi Ă©veillĂ©e et avant de dĂ©couvrir oĂč elle se trouvait, elle se souvint des Ă©vĂ©nements de la veille puis appela sa protectrice :

— Corali ?

Elle attendit un signe, une parole amicale ou une caresse : rien. Elle se souvint de la promesse faite par la fĂ©e : « Je guide tes pas et je serai toujours Ă  tes cĂŽtĂ©s ». Les ĂȘtres surnaturels mentiraient-ils comme les humains ? Déçue, la petite se demandait si elle pourrait affronter, seule, une nouvelle journĂ©e. Elle le fera avec courage car elle ne voulait pas retourner chez TĂ©lone. Afin de revenir Ă  la rĂ©alitĂ©, elle souleva une paupiĂšre et hurla aussitĂŽt :

— Hiiiiii !!!

Un animal au pelage jaunĂątre se tenait Ă  moins d’un mĂštre d’elle et la fixait avec curiositĂ©. Etait-ce une fouine ? Non, ce carnivore, qui suçait le sang des volailles, dĂ©gagerait une odeur dĂ©sagrĂ©able et l’odorat de Marion ne semblait pas perturbĂ© par de la puanteur. À quelle espĂšce appartenait ce mammifĂšre ? Son regard Ă©trange l‘interpellait. Marion l’observa attentivement et s’étonna :

— Ses yeux sont roses !

Sa mĂ©moire lui rappela une personne qui lui avait dĂ©jĂ  parlĂ© de cette particularitĂ© visuelle. Elle puisait dans ses souvenirs pour retrouver les rares rencontres faites rĂ©cemment. Ses matinĂ©es Ă©taient consacrĂ©es Ă  Narty alors que sa marraine la croyait assidue Ă  la cueillette et TĂ©lone lui interdisait de s’éloigner de sa chaumiĂšre, l’aprĂšs-midi.

— J’ai trouvĂ©. C’est Narty, s’exclama-t-elle.

En effet, son amoureux lui avait racontĂ© la traque de rongeurs avec un coquin aux yeux roses. C’était le furet que les chasseurs d’Aubinus envoyaient dans les terriers pour en faire sortir les lapins. Cette rĂ©vĂ©lation emmenait Marion vers les habitants du chĂąteau, vers celui qu’elle aimait :

— Narty, chuchota-t-elle.

Elle se redressa et s’intĂ©ressa Ă  l’endroit oĂč elle avait dormi. Chaque plante paraissait s’ĂȘtre modifiĂ©e sous le pouvoir d’une force mystĂ©rieuse. Marion s’était endormie au milieu d’un bois avec des troncs bien droits. Curieusement, ce matin les branches des chĂȘnes Ă©taient tourmentĂ©es, celles des frĂȘnes sinueuses et celles des acacias brisĂ©es.

— Je suis dans « La forĂȘt aux arbres tordus Â», constata-t-elle.

Extrait de CĂ©lina et CĂ©lestin

Quelques jours plus tard, CĂ©lestin et Maurice, deux frĂšres de Burgille, RaphaĂ«l et Alphonse, deux jeunes de Cordiron, qui Ă©taient revenus dans leur famille pour un temps trop court Ă  leur goĂ»t, furent invitĂ©s par Armand. Ils se dirigĂšrent vers le chĂąteau, gravirent l’allĂ©e et franchirent le porche qui les amena dans la cour. Ils admirĂšrent, sous un appentis, une calĂšche avec deux grandes roues en bois et une capote pour se protĂ©ger des intempĂ©ries. Armand les accueillit et les invita Ă  pĂ©nĂ©trer dans l’habitation. IntimidĂ©s, les jeunes gens obĂ©irent, se confondirent en excuses puis saluĂšrent Marie-JosĂ©phine et ses deux filles. Tous s’assirent autour d’une grande table et le repas dĂ©buta. Le chef de famille voulut briser le silence qui risquait de s’installer. Il posa une question :

-         Quelles sont les nouvelles du front ?

Les quatre soldats se regardĂšrent et n’osĂšrent rĂ©pondre. Seul CĂ©lestin eut le courage de prendre la parole et dit une banalitĂ© :

-         Tous les poilus comme Maurice et moi ne rĂȘvent que de permissions pour sortir de ce bourbier. Heureusement, nos frĂšres Joseph et Jean sont trop jeunes.

Peu satisfait par cette rĂ©ponse, Armand insista :

-         Comment vivez-vous lĂ -bas ?

MalgrĂ© lui, RaphaĂ«l songea au conflit abject oĂč la mort rĂŽdait Ă  chaque instant. Il ferma les paupiĂšres et pensa « Comment dĂ©crire l’enfer ? Â». Il ne pouvait ni ne voulait Ă©voquer les fossĂ©s, la boue, les rats, le froid, la peur, les assauts, l’odeur de la mort
 Il ouvrit les yeux et lança :

-         La guerre, ça ne se raconte pas.

Extrait de "Comtois, rends-toi ! Nenni ma foi !" dans Trois Histoires Courtes

D’heure en heure, la foule augmentait et la vitesse se rĂ©duisait. À proximitĂ© de NĂźmes et Ă  l'approche d'un croisement, des automobiles et des charrettes s'agglutinĂšrent derriĂšre un convoi militaire. Marcel et Louis se frayĂšrent difficilement un passage. MalgrĂ© les protestations, ils se faufilaient entre les vĂ©hicules et parfois devaient pousser les bagages qui freinaient leur progression. Ils avançaient au rythme des obstacles rencontrĂ©s et ne maintenaient pas souvent la mĂȘme allure. Au carrefour, des soldats français faisaient la circulation, les deux garçons Ă©taient Ă  quelques mĂštres l'un de l'autre. Un sergent ordonna Ă  Marcel de prendre la direction de SĂšte et Ă  Louis celle de NĂźmes. Ils protestĂšrent, essayĂšrent de faire entendre raison au sous-officier mais derriĂšre eux, des voix s’indignĂšrent de la lenteur provoquĂ©e par les perturbateurs alors les deux garçons suivirent les instructions. Les deux camarades se sĂ©parĂšrent Ă  contrecƓur, l’un fut emportĂ© sur la droite et l’autre sur la gauche. Marcel jeta un dernier regard sur son copain avant que chacun soit soulevĂ© par la vague humaine. Quelle serait sa destination finale ? Il ne le savait pas lui-mĂȘme. Sans son compagnon de route, il se sentait abandonnĂ©, dĂ©pitĂ©.

Extrait de Jules, un papy malin

Le soleil se coucha Ă  l’horizon et un voile noir s’abattit sur la forĂȘt. Jules conseilla Ă  l’adolescent de poursuivre leurs dĂ©couvertes par celles des animaux nocturnes. Maxime n’osa pas refuser, bien qu’il Ă©prouvĂąt le besoin vital de rentrer Ă  la maison. Puisqu’ils ne pouvaient plus voir la faune sauvage, Jules dĂ©crivit le mode de vie de certaines espĂšces. Il raconta que, grĂące Ă  sa vue perçante, la chouette hulotte localisait les mammifĂšres se dĂ©plaçant dans le feuillage et que l’oreillard repĂ©rait ses proies grĂące Ă  ses ultrasons. Il Ă©voqua l’agilitĂ© du mulot sylvestre qui circulait sur de fins rameaux et la voracitĂ© du hĂ©risson qui dĂ©vorait des insectes et des mollusques. Il parla du crapaud qui ne chassait pas le jour car le risque de dĂ©shydratation Ă©tait trop grand et de la limace grise qui ne sortait que la nuit pour se nourrir de champignons forestiers.

Trente minutes plus tard, dans l’obscuritĂ© complĂšte, le vieil homme avait perdu ses repĂšres. Il pesta :

-      - J’aurais dĂ» vĂ©rifier, sur mon calendrier, Ă  quel stade se tenait la lune. Elle nous aurait un peu Ă©clairĂ©s. Je sais plus oĂč on est, avoua-t-il dans un souffle.

Maxime Ă©couta avec effarement cette confession et bredouilla des paroles incomprĂ©hensibles mais Jules le rĂ©conforta :

-       - T’inquiĂšte pas ! J’ai tout prĂ©vu


Il sortit une torche de sa musette avec confiance et actionna le commutateur. À son Ă©tonnement, rien ne se produisit. Il fixa bĂȘtement l’ampoule dans laquelle le filament rougeoyait faiblement.

 Il retroussa son nez, fit la moue et supposa que les piles Ă©taient dĂ©chargĂ©es. Tout Ă  coup, un animal volant, dans un chuintement dĂ©sagrĂ©able, frĂŽla le crĂąne de Maxime qui cria et se rapprocha encore plus de PĂ©pĂšre. Jules l’apaisa avec maladresse car il ne put identifier le responsable de cette frayeur : 

-       - Ce n’était rien ! Seulement une inoffensive chauve-souris


Extrait des P'tits Filous en forĂȘt

Les trois enfants abandonnĂšrent la maison en cachette, des sourires malicieux illuminaient leur visage. Eliot Ă©tait fier de mener l’expĂ©dition, Lilou ravie de partir Ă  la recherche d’un cadeau pour ses parents et Ninon contente d’éviter la sieste. Ils marchĂšrent Ă  pas de loup jusqu’à la rue et entendirent les coups de pioche donnĂ©s par Elyne. PĂ©pĂšte les suivait. Ninon voulut amener le chat avec elle mais son cousin refusa. Ils se disputĂšrent Ă  voix basse et s’arrĂȘtĂšrent pour s’expliquer. PĂ©pĂšte dut retourner vers le portail. Des miaulements dĂ©sespĂ©rĂ©s s’élevĂšrent. Elyne fut surprise mais ne s’en inquiĂ©ta pas. Cet animal l’étonnerait toujours : il Ă©tait gĂątĂ© par tous mais cela ne lui suffisait pas. Ninon fut triste de partir sans le chat mais elle lui envoya des bisous avec ses mains en disant :

—           - Ma PĂ©pĂšte ! À bientĂŽt !

—           - Chut !!! Si on veut leur faire la surprise d’un beau cadeau, il faut pas qu’ils nous entendent !

Ils avançaient sur un chemin. Eliot marchait en tĂȘte. Lilou souhaitait trouver au plus vite le cadeau car elle se sentait mal Ă  l’aise vers les grands bois : le lieu favori des sorciĂšres. Ninon ne rĂ©flĂ©chissait pas, elle profitait des joies quand elles se prĂ©sentaient. Ils passĂšrent prĂšs d’une pĂąture oĂč des vaches Ă  la robe rouge et blanche, les regardaient. L’une d’entre elles approcha et tendit son mufle au-dessus des barbelĂ©s. Ninon voulut caresser la Mo- ntbĂ©liarde. Eliot ne voulait pas prendre de retard. Il Ă©tait le chef et dit avec une grosse voix :

—           - Non ! On n’a pas le temps.

—           - J’le dirai Ă  ma tata que tu nous as amenĂ©es lĂ , rĂ©pliqua Ninon.

Extrait de "Sur le chemin du sanglier

Vincent s’extirpa le premier de l’habitacle dĂ©formĂ©, les traits marquĂ©s par le stress. Ses joues Ă©taient creusĂ©es, une barbe naissante et grisonnante venait accentuer la fatigue de son visage. Ses yeux clairs Ă©taient soulignĂ©s par de larges et profonds cernes, signe d’une vie tumultueuse de fugitif. L’attitude, les vĂȘtements nĂ©gligĂ©s, tout indiquait que leur fuite, avec son fils, n’en n’était pas Ă  ses dĂ©buts. MalgrĂ© tout, la figure de l’homme gardait quelque chose de juvĂ©nile et il ne devait guĂšre dĂ©passer la trentaine. Quand il sortit, la face hagarde, les cheveux hirsutes, il se retourna pour aider Lucas Ă  s’extraire Ă  son tour. Il regarda autour de lui et s’assura que personne ne les suivait.

— Tout va bien mon grand ? demanda-t-il, inquiet. Excuse-moi de t’avoir fait peur, j’ai
 perdu le contrĂŽle.

— Ça va, p’pa, t’inquiĂšte
 rĂ©pondit le jeune garçon.

En rĂ©alitĂ© le petit tremblait, choquĂ© par l’accident. Vincent s’en aperçut et le prit dans ses bras, avec tendresse. Il insista, cachant son trouble :

— Tout va s’arranger
. on va s’en sortir.

— On est loin de chez papy ? interrogea l’enfant.

— Oui, encore loin


              Le garçon, d’une dizaine d’annĂ©es, avait les yeux clairs de son pĂšre, mais son visage possĂ©dait la rondeur de l’enfance. Leur ressemblance Ă©tait indiscutable. Ils avaient la mĂȘme dĂ©marche, le mĂȘme port de tĂȘte, la mĂȘme blondeur de cheveux. Seule la rĂ©action de l’enfant laissait sentir des divergences de caractĂšre. Le pĂšre impĂ©tueux et fonceur, le fils timide et renfermĂ©. MarquĂ© par la fatigue de la fuite et la peur due Ă  l’accident, la tĂȘte baissĂ©e, Lucas avait la lĂšvre infĂ©rieure qui tremblait. Tous les deux se regardĂšrent, rassurĂ©s de voir qu’ils n’étaient pas blessĂ©s. Ils Ă©changĂšrent un sourire qui tĂ©moignait de leur complicitĂ© inĂ©branlable.

Au mĂȘme moment, les Comtois hennirent pour rappeler leur prĂ©sence aux deux Ă©trangers. Ils tendaient leurs naseaux fumants dans l’espoir d’obtenir une caresse. Une petite tache blanche sur leur front plat les rendait irrĂ©sistibles. Les Ă©leveurs du cru vouaient une admiration sans faille Ă  cette race. Trop perturbĂ©s pour apprĂ©cier ces merveilles du monde animal, Vincent et Lucas s’intĂ©ressĂšrent aux dĂ©gĂąts causĂ©s par la sortie de route. Ils contournĂšrent le capot moteur Ă  demi soulevĂ© puis passĂšrent entre les fils de fer. Un ergot mĂ©tallique se planta dans le pouce du garçon. Une grimace dĂ©forma son joli visage, signe de la douleur occasionnĂ©e :

— AĂŻe ! s’écria Lucas.

Il suça la goutte de sang qui perlait mais ne se plaignit pas. D’autres Ă©vĂšnements lui paraissaient plus dramatiques. AprĂšs avoir fait le tour du vĂ©hicule, l’homme rĂ©alisa que son automobile Ă©tait inutilisable. Un passage chez un garagiste s’imposait. Mais ce qui le tourmentait le plus, c’était le grave danger encouru par son fils et lui, Ă  cause de l’immobilisation de sa Peugeot. Comment Vincent allait-il gĂ©rer cette situation ? Il devait contacter un mĂ©canicien ! HĂ©las, il avait jetĂ© son tĂ©lĂ©phone portable dans une poubelle Ă  Lyon afin que personne ne pĂ»t le localiser. 

Lucas, de son cĂŽtĂ©, s’inquiĂ©tait pour l’état de santĂ© du sanglier. Il avait une affection particuliĂšre pour les animaux en gĂ©nĂ©ral et ne supportait pas les voir blessĂ©s. Son pĂšre, furieux d’avoir interrompu sa fuite, maudissait le gibier mais, sur l’insistance de son fils, accepta de se rendre sur les lieux de l’impact distant de quelques hectomĂštres. Avant de l’accompagner, il s’empara de sa sacoche cachĂ©e sous son siĂšge. Parvenus prĂšs du bosquet, ils recherchĂšrent quelques indices de la collision. À premiĂšre vue, rien. Vincent repĂ©ra plusieurs touffes de soies tachĂ©es de sang. Il ne dĂ©voila pas sa dĂ©couverte et mentit :

— Ce gibier est costaud. Il n’a presque rien


Lucas hocha la tĂȘte et, rassurĂ©, emboĂźta le pas Ă  Vincent qui revenait vers l’automobile. En chemin, l’adulte remarqua des lumiĂšres, certainement des fenĂȘtres Ă©clairĂ©es, Ă  environ cinq cents mĂštres.

S’il trouvait refuge chez un habitant, dans l’attente des rĂ©parations de la Peugeot, il Ă©chapperait Ă  Marco.

Extrait des Racines de l'avenir

Le 11 juin 1880, Louis, le corps mince et les muscles prĂȘts Ă  se dĂ©velopper, rejoignait ses quatre frĂšres et ses deux sƓurs dans la cuisine familiale. Tous mangĂšrent avec beaucoup d’appĂ©tit du pain trempĂ© dans une soupe Ă  l’oseille accompagnĂ©e de lard chaud.

— Moi, je l’aime mieux froid, dit Louis.

— Ton assiette est remplie. De quoi te plains-tu ? riposta Marie, sa mĂšre.

AprĂšs chaque dĂ©jeuner, la maĂźtresse de maison glissait une bouilloire sur la plaque en fonte du fourneau Ă  l’endroit le plus chaud. Puis elle franchissait le seuil. Une poule rousse l’attendait Ă  la porte et la suivait en chantonnant. 

— Ma Roussette, toujours fidĂšle, plaisantait Marie.

Elle allait en bordure de route, cueillait une poignĂ©e d’orties qu’elle ramenait dans son logis. Elle les dĂ©posait dans une bassine et les recouvrait d’eau bouillante. Quinze minutes plus tard, elle lavait les verres et les assiettes dans la solution verdĂątre. Elle savait que la vaisselle serait propre et la nourriture du cochon assurĂ©e.

 

Dans l’aprĂšs-midi, sur les rives de l’Ognon, chaque espĂšce de la faune sauvage regagnait son refuge. Des garennes s’entassaient au plus profond de leur terrier. Un renard Ă©courtait sa chasse et rejoignait sa taniĂšre par obligation. Des passereaux, sur le qui-vive, investissaient la moindre cavitĂ© protectrice. Les animaux domestiques apprĂ©hendaient, eux aussi, les minutes Ă  venir. Des poules rectifiaient l’emplacement des plumes sur leurs ailes. Des gĂ©nisses, la queue dressĂ©e, couraient s’abriter sous les arbres. Un chien, tapi dans sa niche, attendait, la gueule entre les pattes. La nature s’était tue, signe d’un dĂ©ferlement destructeur. La campagne s’apprĂȘtait Ă  vivre un moment dramatique
.

 

Étienne, le chef de famille rentra chez lui prĂ©cipitamment. Il dĂ©visagea les siens et malgrĂ© son essoufflement, il parvint Ă  dire :

— Le ciel est chargĂ© et l’horizon se colore d’un blanc-gris qui n’annonce rien de bon.

Marie courut Ă  la fenĂȘtre et constata qu’un orage se prĂ©parait. Les peupliers se courbaient sous un vent violent qui balayait tout sur son passage.

— En effet, c’est mauvais signe, remarqua-telle.

Soudain la pluie dĂ©buta. De grosses gouttes tombĂšrent sur le sol poussiĂ©reux, devinrent plus nombreuses puis un nuage de grĂȘle s’abattit sur la vallĂ©e. Étienne comprimait ses mĂąchoires et serrait les poings. Marie rĂ©unissait ses enfants autour d’elle et les entourait de ses bras protecteurs. Les moins courageux se bouchaient les oreilles afin d’attĂ©nuer le vacarme diabolique des grĂȘlons frappant l’habitation. Les plus intrĂ©pides fixaient, Ă  travers les vitres, un rideau blanchĂątre leur barrant la vue. AprĂšs dix minutes d’angoisse, le bruit assourdissant cessa. Un silence lourd de menaces le remplaça. L’homme ouvrit la porte et osa poser un pied sur un tapis comparable Ă  de la neige.

— Étienne, supplia Marie.

Dans un Ă©tat second, il avançait les pieds avec d’infinies prĂ©cautions. Louis suivait son pĂšre Ă  l’extĂ©rieur, Ă  pas mesurĂ©s. Suite au dĂ©chaĂźnement mĂ©tĂ©orologique, la nature n’osait plus s’exprimer. La mort rĂŽdait et imposait le silence. Louis et son pĂšre devinaient les travaux des derniers mois, anĂ©antis. Ils demeurĂšrent longuement hĂ©bĂ©tĂ©s et immobiles, sur le chemin qui passait devant leur bĂątisse. DĂ©jĂ , le ciel s’éclaircissait et laissait passer quelques rayons solaires. MalgrĂ© le terrain impraticable, Étienne et son fils se rendirent dans diffĂ©rentes parcelles. Partout, un spectacle de dĂ©solation. Quelques rares feuilles s’accrochaient aux noisetiers. Des branches encombraient la route. Les cultures, touchĂ©es en pleine croissance, semblaient irrĂ©elles. Les tiges de blĂ© ne possĂ©daient plus d’épis. Tous les vĂ©gĂ©taux avaient pliĂ© sous la force du vent et le poids des grĂȘlons. Le dĂ©sastre annonçait des heures pĂ©nibles.

— On n’aura plus de farine, s’inquiĂ©ta le garçon.

Plus loin, les feuilles de vignes et les grappes en formation jonchaient le sol, broyées.

— Il faudra au moins deux annĂ©es pour que les pieds donnent de nouveau, prĂ©dit Étienne.

Dans une pĂąture, sous un frĂȘne, un cheval, couchĂ© sur le flanc, semblait endormi. Louis s’en Ă©tonna car une jument dort gĂ©nĂ©ralement debout.

— Sultane ! s’écria-t-il

Il comprit, courut vers la femelle de six ans qui ne respirait plus. Il se jeta sur le cadavre et sanglota. Sans un mot, Étienne le prit par les Ă©paules et le redressa.

Extrait de  Suspendu Ă  la vie

1

La chute

 

« La vie est belle Â»

Alors que le jour n’est pas encore levĂ©, je ne cesse de rĂ©pĂ©ter cette phrase. Je pense Ă  ma petite famille, Ă  Isabelle qui m’a offert deux magnifiques filles : Amandine et MaĂ«lle, respectivement ĂągĂ©es de quatre et un an. « La vie est belle ! Â»

Je distribue l’ensilage de maĂŻs aux taurillons, gĂ©nisses et bƓufs et ne peut m’empĂȘcher de chĂ©rir mon mĂ©tier d’agriculteur. InstallĂ© depuis onze annĂ©es en groupement d’exploitation en commun avec mes parents, j’élĂšve un troupeau de race laitiĂšre, un de race Ă  viande et je cultive des cĂ©rĂ©ales. « La vie est belle ! Â»

Nous sommes le 15 dĂ©cembre 1990, dans une semaine je soufflerai mes trente trois bougies et dans dix jours dĂ©buteront les fĂȘtes de fin d’annĂ©e. « La vie est belle ! Â»

Le premier janvier prochain, mon copain Jean-Marc et moi, nous associerons nos fermes et crĂ©erons une structure de 220 hectares et de 350 bovins. L’avenir est Ă  nous ! « La vie est belle ! Â»

 Il neige abondamment sur mon hameau de Chazoy. Un manteau blanc recouvre la campagne qui dĂ©voile sa splendeur immaculĂ©e
 « La vie est belle ! Â»

 

L’affouragement des bĂȘtes en stabulation libre terminĂ©, je quitte ce bĂątiment agricole distant de 300 mĂštres de l’étable des vaches. Je poursuis les soins aux animaux quand une dispute Ă©clate entre mon pĂšre et moi. Devenues quasi quotidiennes, ces altercations me contrarient.

La chaussĂ©e est impraticable avec une voiture ordinaire. Je pense Ă  ma petite famille qui doit prendre la route et dĂ©cide donc de prĂ©venir Isabelle :

— Je dois tracter ta voiture jusqu’à la dĂ©partementale si tu veux arriver Ă  l’heure, Ă  Besançon.

Quinze minutes plus tard, Isabelle installe correctement les filles dans la Renault tandis que j’accroche une corde Ă  l’auto. Ensuite, je tire le vĂ©hicule avec un tracteur sous l’Ɠil trĂšs attentif d’Amandine. MaĂ«lle, quant Ă  elle, babille gentiment. La manƓuvre terminĂ©e, Isabelle et moi, nous nous embrassons et disons simultanĂ©ment :

— À ce soir !

 

La nourriture distribuĂ©e Ă  tous les membres du troupeau, c’est Ă  mon tour de me restaurer. Seul dans mon logement, je me remĂ©more les facĂ©ties des filles faites la veille. Je souris et prĂ©pare un petit dĂ©jeuner habituel pour moi mais peu commun pour un non-initiĂ© : omelette aux petits lardons, tartines de confiture et thĂ©. RassasiĂ©, je me rends dans la chaufferie, enfile ma combinaison de travail et mes bottes puis me dirige vers les stabulations libres pour y faire la litiĂšre. Depuis quelques mois, j’ai adoptĂ© une mĂ©thode pour gagner du temps lors de cette besogne fastidieuse car rĂ©pĂ©titive. Je pique une botte ronde avec les pointes du chargeur du tracteur, je la soulĂšve au-dessus de la surface Ă  pailler et lĂ , je mets en Ɠuvre mon astuce : je grimpe sur le chargeur pour couper les ficelles de la botte et je jette la paille nĂ©cessaire. J’ai calculĂ© que mon systĂšme me permet de gagner cinq minutes pour les onze box Ă  pailler. Alors, fier de mon invention, j’effectue ma tĂąche avec entrain. Mon pĂšre perturbe ma course contre le chronomĂštre en venant me prĂ©venir de son absence une journĂ©e entre NoĂ«l et le jour de l’An. AprĂšs une courte discussion, il s’en va et je poursuis mon travail.

Alors que je coupe les ficelles, debout sur le chargeur, je perds l’équilibre, tombe et crie :

— Aaaaah !!!

Trois mĂštres plus bas, mon crĂąne heurte violemment le bĂ©ton du couloir d’alimentation. Mon pĂšre, qui s’apprĂȘtait Ă  monter dans sa camionnette, m’a entendu hurler. Il revient sous le hangar, me dĂ©couvre assis contre la roue avant du tracteur et m’interroge sur ce qu’il s’est passĂ©. Je ne le sais pas moi-mĂȘme : ai-je glissĂ© ou ai-je eu un malaise ? Peu importe la rĂ©ponse. À cet instant prĂ©cis, une douleur inconnue m’indispose et je grogne :

— J’ai trĂšs mal Ă  la tĂȘte.

D’ordinaire, je ne me plains jamais alors ma rĂ©ponse inquiĂšte mon pĂšre qui m’aide Ă  me relever et m’accompagne jusqu’à sa voiture. Ma main gauche appuyĂ©e contre mon crĂąne, je me laisse transporter jusque chez moi. La douleur persiste alors je me hĂąte de retirer mes vĂȘtements de travail, de charger la chaudiĂšre avec une bĂ»che supplĂ©mentaire et d’entrer chez moi pour tĂ©lĂ©phoner Ă  mon mĂ©decin de famille.

 

Cette femme, qui connaĂźt mon caractĂšre fonceur, est surprise par l’intonation douloureuse de ma voix. Elle pressent la gravitĂ© de la situation et rejoint mon domicile rapidement. Elle m’examine alors que je suis allongĂ© sur une banquette et dĂ©couvre mes pupilles dilatĂ©es. Elle sait que ces anomalies sont signes de douleurs cĂ©rĂ©brales. L’a-telle dit Ă  mes parents venus Ă  mon chevet ? Je ne le sais pas car, au mĂȘme moment, mes doigts se crispent. Ce mouvement involontaire indique mon entrĂ©e :

Mon entrée dans le coma