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LE SURVIVANT LITTERAIRE

DOMINIQUE MAUSSERVEY

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Légendes

Photos de haut en bas : 

- Remise du Prix Handi-Livres 2006 à Paris

- Remise des Talents d'Or 2011 à Besançon

- Mes amis Claude Gillot et Gilles Galliot m'entourent pour les Arts dans la rue à Luxeuil

- Chatillon le Duc 2012 avec Catherine Demesy

- Avec Miss France 2015 

 

Extraits de différents livres :

- ça n'arrive pas qu'aux autres

- Marc, l'histoire d'un jeune franc-comtois des FFI

- S'il te plaît Papy, raconte-moi quand t'étais petit !

- La forêt aux arbres tordus

- Célina et Célestin

- Trois histoires courtes

- Jules, un papy malin

- Les p'tits filous

-Sur le chemin du sanglier

Extrait de "ça n'arrive pas qu'aux autres"

            Mardi 18 décembre.

            Tu possèdes une nouveauté. En plus des appareils de contrôle, ce sont des petits sacs de glace pour que ta température baisse m'explique l'infirmière. Je t'ai apporté une cassette de Polnareff que tu écoutais souvent, j'espère qu'il va te réveiller. J'ai rencontré le chef de service qui me dit que le dernier scanner indique que l'hématome cérébral régresse mais que les douleurs sont trop fortes pour envisager l'arrêt des sédatifs. Pourtant, tu sembles dormir calmement, sans souffrance. 

            Mercredi 19 décembre.

            Aujourd'hui, il me semble que tu m'entends. Quand je te parle à ta droite, tu tournes la tête, la même chose à gauche. Ils t'ont enlevé le sparadrap sur les yeux, quand je t'ai demandé de lever les paupières, je les ai vues bouger. Alors, réveille-toi, demain ! 

            Jeudi 20 décembre.

            Tu me déçois. Pas le moindre petit signe, tu n'es plus réceptif à mes demandes, c'est décourageant. 

            Vendredi 21 décembre.

            Je suis accompagnée de Jean-Marc, je l'ai présenté comme étant ton frère. Ce n'était pas le jour à l'amener te rendre visite. En effet, j'apprends que tu n'es plus sous calmants. Tu t'agites beaucoup, crispes les bras et ouvres très grand la bouche et essayes de retirer l'appareil respiratoire. Les appareils de contrôle s'affolent, tu as 40,7 ° de température et 125 pulsations cardiaques par minute. Ton copain est très impressionné, après dix minutes à tes côtés, il sort. Si tu peux, penses à lui qui trait tes vaches matin et soir et remercie ton beau-frère Jacky qui a pris quinze jours de vacances pour te remplacer dans ton travail. 

            Samedi 22 décembre.

            Cela fait une semaine que je parcours les couloirs de l'hôpital, et toi, tu dors. L'infirmière me dit que tu ne présentes aucun signe de réveil. Pourtant, je t'ai apporté une cassette où les filles te parlent. J'ai cru percevoir un petit sourire. Ce soir, pour la première fois j'ai été témoin de la manière dont on aspire ta salive. Je suis ressortie du service en pleurs. 

            Dimanche 23 décembre.

            Le jour de ton anniversaire, la fête de ta trente-troisième année, je m'en souviendrai comme d'un jour gris, triste. Tu n'as eu aucune réaction à mes stimulations. Je t'ai lu des articles de "La France Agricole" notamment ceux que tu affectionnes. Ils concernent l'élevage et la fiscalité. Je m'efforce de te parler à haute voix chaque fois que je te rends visite, c'est ma manière de te dire que tu es vivant, que j'ai besoin de toi. 

            Lundi 24 décembre.

            Excuse-moi, aujourd'hui, j'ai craqué. Je ne suis restée vers toi qu'un quart d'heure. Tout d'abord, en arrivant, je rencontre le chef de service qui me dit : « Le scanner et l'encéphalogramme ont montré que depuis l'arrêt des sédatifs, l'hématome n'a pas régressé. Nous allons remettre votre mari sous calmants, de ce fait n'attendez pas son réveil cette semaine ».

            Ensuite, je me rends dans ta chambre et là, je vois que l'on a enlevé le pansement sur ta tête et j'aperçois un crâne totalement rasé à l'image d'un bonze. C'en est trop. Je pars effondrée.

            Tous les soirs, je reçois d'innombrables appels téléphoniques de la famille, des amis. C'est dur de répéter toujours les mauvaises nouvelles. Mes parents ont essayé de confectionner un vrai réveillon de Noël. Mais tu manques à la table et les yeux des filles sont remplis de questions. 

            Mardi 25 décembre.

            C'est un Noël triste, j'ai de la peine. Pourquoi ça arrive à nous ? C'est injuste. En plus de la douleur morale, bientôt vont se greffer les problèmes matériels, le financement de tes emprunts, la gestion de ton exploitation, ton salaire. Alors dépêche-toi, réveille-toi ! 

            Mercredi 26 décembre.

            Encore un nouveau changement. Le neurochirurgien a décidé d'arrêter les sédatifs, je n'y comprends plus rien. Ce matin, ils ont effectué une trachéotomie. J'espère que plus tard le trou se refermera complètement, car c'est très impressionnant. Tu es en progrès, tu m'as serré la main et bougé les lèvres. Ce soir, ta mère m'appelle. Elle a envoyé une photo de toi et six cents francs à une radiesthésiste pour s'entendre dire par téléphone : «Je vais vous expliquer l'accident que vous n'avez pas vu, bien entendu. Votre fils s'est endormi et il a traversé la route». C'est honteux, et cela ne mérite aucun commentaire. 

            Jeudi 27 décembre.

            C'est au tour de ton vrai frère de te rendre visite. Face à lui, tu restes inerte. J'ai remarqué que tu bougeais la bouche et l'œil droit. 

            Vendredi 28 décembre.

            C'est encourageant, l'infirmière pense que tu suis les ombres des yeux, comme un bébé. Je t'ai apporté une cassette des bruits de la ferme : Ronronnements de tracteur, beuglements de taurillons et surtout aboiements de la chienne Rita. A ces bruits, tu ouvres les yeux et tu t'agites tout à coup. 

Extrait de Marc, l'histoire d'un jeune franc-comtois des Forces Françaises de l'Intérieur

Marc, la veille de son départ, resta éveillé plus longtemps qu’il ne le souhaitait. Il prétexta que sa couche contenait un chardon mais en réalité, l’incertitude et l’imminence d’une nouvelle vie l’excitaient. Il n’avait pas peur et redoutait seulement de décevoir ses nouveaux compagnons. Il n’avait jamais utilisé d’armes, son seul fait glorieux fut d’abattre un oiseau avec une fronde.

Il se réveilla avant que le coq de Léocadie n’annonce le début de la journée dominicale. Le volatile renouvela ses vocalises et Marc, agacé, lança :

        Léocadie à plumes ! Je t’ai entendu. Je sais qu’il est l’heure.

La cloche de l’église sonna six fois et Marc secoua Loulou. Ils aidèrent Stéphane et Louise pour la traite, prirent le petit-déjeuner en silence puis quittèrent la famille Duchêne sans effusions inutiles mais avec des recommandations parentales. Juliette embrassa son frère et lui dit : 

        Je suis fière de toi...

Ils s’éloignèrent d’Etrabonne à pied, gravirent la colline du Moutherot puis se dirigèrent vers la limite du département de la Haute-Saône en évitant les voies de circulation. Sans ralentir sa marche, Loulou annonça :

        Nous avons pour objectif de rejoindre « Luc ».

Marc se demanda qui était ce Luc. Peut-être le responsable d’un maquis ? Il ne pouvait l’affirmer. Il voulut interroger Loulou mais il se ravisa in extremis. Pour agir dans la clandestinité, les hommes de l’ombre devaient cacher leur véritable identité. Ils arrivèrent, en milieu d’après-midi, au maquis de l’abbaye d’Acey. Marc découvrit un groupe hétéroclite composé d’hommes souvent jeunes, chaussés de brodequins, porteurs d’un pantalon de toile et vêtus d’une veste ou d’une chemise aux manches retroussées. Marc s’intéressa plus particulièrement à leur armement. Il reconnut des fusils de chasse, des Mauser volés aux Allemands mais il fut surtout attiré par une mitraillette anglaise. Le chef, nommé Paul par ses complices, lança :

        Tu auras l’occasion de l’utiliser plus tard…

        Tu t’appelles comment ? ajouta-t-il.

        Marc Duchêne.

        Maintenant, t’es Nénesse.

Extrait de S'il te plaît Papy, raconte-moi quand t'étais petit !

A cette époque, j'avais dix-huit mois et je me considérais déjà grand. La preuve : je marchais. Toutefois, j'obéissais et ne contestais jamais un ordre. En début d'après-midi, maman réunit ses trois enfants et leur dit :

-         Je pars biner les betteraves. Dominique m'accompagne. Brigitte et Geneviève, vous restez sagement ici et vous ne faites pas de bêtises.

Tranquillisée par l'obéissance de ses deux aînées, Marie s'absentait avec confiance. Elle m'installa dans un siège en fer fixé sur la roue arrière d'un vélo. Toujours à l'affut du moindre mouvement familial, mémère Célina aperçut ces préparatifs et nous rejoignit. Elle rassura Marie :

-         Ne vous inquiétez pas ! Je viendrai surveiller les filles de temps en temps.

Le trajet jusqu'à la parcelle de betteraves fut éprouvant pour maman. Elle devait pédaler dans les côtes et maintenir l'équilibre lorsque je me penchais de côté pour voir la route. Ma curiosité semblait naturelle pour le bambin que j'étais. Arrivée à destination, Marie me plaça à l'extrémité du champ et m'expliqua :

-         Dominique, tu restes là. Moi, je vais piocher et je reviendrai quand il sera l'heure de rentrer.

J'ai hoché la tête et regardé maman, un outil dans les mains, qui grattait le sol, arrachait les liserons envahissants et avançait entre les plantes. Avec calme, j'ai pincé un petit caillou entre deux doigts et tracé des traits dans la terre. Quand Marie me paraissait trop éloignée, je me levais, marchais dans sa direction et m'arrêtais un peu plus loin. Je choisissais un endroit dégagé pour m'asseoir. Je regardais les papillons voleter ou je creusais de nouveaux sillons dans la terre. En fin d'après-midi, nous sommes retournés à Tigney. Alors que maman rangeait son vélo, Brigitte courut à notre rencontre et s'écria :

-         Maman ! Maman ! Viens vite ! Viens voir Geneviève ! Elle mange des… Viens voir !

Sans exiger d'autres explications et pressée de porter secours à sa cadette s'il y avait lieu, Marie suivit Brigitte jusqu'au verger. Sous un large pommier et face à des brebis intriguées, Geneviève se penchait en avant. Un bras tendu, elle pinçait une boule brunâtre entre ses doigts et la portait à sa bouche. Après avoir passé la langue sur ses lèvres, elle sembla étonnée par la présence de Marie stupéfaite. Elle sourit à maman qui s'affola :

-         Qu'as-tu avalé ?

-         Des quesettes, répondit ma sœur en désignant quelques spécimens encore visibles entre des touffes d'herbe.

Marie comprit et ferma les yeux un bref instant. Comment était-ce possible qu'une fillette puisse ingérer un tel produit ? L'adulte devait donner une bonne éducation à son enfant. Elle lui rappela la nécessité de bien se nourrir :

-         Je suppose que quesette veut dire noisette. Les noisettes, il faut les casser avant de les manger. Les quesettes que tu vois là, ce ne sont pas des noisettes mais des crottes de moutons. Et ce n'est pas bon pour toi…

 

Extrait de La forêt aux arbres tordus

 

Alors que le jour s’était levé depuis plusieurs heures, Marion dormait encore au pied d’un tronc aux formes bizarres. Un rayon du soleil vint se poser sur sa joue. Il la réchauffait et la sortait doucement du sommeil. Dans son subconscient, elle lança :

— Mon Narty…

À demi éveillée et avant de découvrir où elle se trouvait, elle se souvint des événements de la veille puis appela sa protectrice :

— Corali ?

Elle attendit un signe, une parole amicale ou une caresse : rien. Elle se souvint de la promesse faite par la fée : « Je guide tes pas et je serai toujours à tes côtés ». Les êtres surnaturels mentiraient-ils comme les humains ? Déçue, la petite se demandait si elle pourrait affronter, seule, une nouvelle journée. Elle le fera avec courage car elle ne voulait pas retourner chez Télone. Afin de revenir à la réalité, elle souleva une paupière et hurla aussitôt :

— Hiiiiii !!!

Un animal au pelage jaunâtre se tenait à moins d’un mètre d’elle et la fixait avec curiosité. Etait-ce une fouine ? Non, ce carnivore, qui suçait le sang des volailles, dégagerait une odeur désagréable et l’odorat de Marion ne semblait pas perturbé par de la puanteur. À quelle espèce appartenait ce mammifère ? Son regard étrange l‘interpellait. Marion l’observa attentivement et s’étonna :

— Ses yeux sont roses !

Sa mémoire lui rappela une personne qui lui avait déjà parlé de cette particularité visuelle. Elle puisait dans ses souvenirs pour retrouver les rares rencontres faites récemment. Ses matinées étaient consacrées à Narty alors que sa marraine la croyait assidue à la cueillette et Télone lui interdisait de s’éloigner de sa chaumière, l’après-midi.

— J’ai trouvé. C’est Narty, s’exclama-t-elle.

En effet, son amoureux lui avait raconté la traque de rongeurs avec un coquin aux yeux roses. C’était le furet que les chasseurs d’Aubinus envoyaient dans les terriers pour en faire sortir les lapins. Cette révélation emmenait Marion vers les habitants du château, vers celui qu’elle aimait :

— Narty, chuchota-t-elle.

Elle se redressa et s’intéressa à l’endroit où elle avait dormi. Chaque plante paraissait s’être modifiée sous le pouvoir d’une force mystérieuse. Marion s’était endormie au milieu d’un bois avec des troncs bien droits. Curieusement, ce matin les branches des chênes étaient tourmentées, celles des frênes sinueuses et celles des acacias brisées.

— Je suis dans « La forêt aux arbres tordus », constata-t-elle.

Extrait de Célina et Célestin

Quelques jours plus tard, Célestin et Maurice, deux frères de Burgille, Raphaël et Alphonse, deux jeunes de Cordiron, qui étaient revenus dans leur famille pour un temps trop court à leur goût, furent invités par Armand. Ils se dirigèrent vers le château, gravirent l’allée et franchirent le porche qui les amena dans la cour. Ils admirèrent, sous un appentis, une calèche avec deux grandes roues en bois et une capote pour se protéger des intempéries. Armand les accueillit et les invita à pénétrer dans l’habitation. Intimidés, les jeunes gens obéirent, se confondirent en excuses puis saluèrent Marie-Joséphine et ses deux filles. Tous s’assirent autour d’une grande table et le repas débuta. Le chef de famille voulut briser le silence qui risquait de s’installer. Il posa une question :

-         Quelles sont les nouvelles du front ?

Les quatre soldats se regardèrent et n’osèrent répondre. Seul Célestin eut le courage de prendre la parole et dit une banalité :

-         Tous les poilus comme Maurice et moi ne rêvent que de permissions pour sortir de ce bourbier. Heureusement, nos frères Joseph et Jean sont trop jeunes.

Peu satisfait par cette réponse, Armand insista :

-         Comment vivez-vous là-bas ?

Malgré lui, Raphaël songea au conflit abject où la mort rôdait à chaque instant. Il ferma les paupières et pensa « Comment décrire l’enfer ? ». Il ne pouvait ni ne voulait évoquer les fossés, la boue, les rats, le froid, la peur, les assauts, l’odeur de la mort… Il ouvrit les yeux et lança :

-         La guerre, ça ne se raconte pas.

Extrait de "Comtois, rends-toi ! Nenni ma foi !" dans Trois Histoires Courtes

D’heure en heure, la foule augmentait et la vitesse se réduisait. À proximité de Nîmes et à l'approche d'un croisement, des automobiles et des charrettes s'agglutinèrent derrière un convoi militaire. Marcel et Louis se frayèrent difficilement un passage. Malgré les protestations, ils se faufilaient entre les véhicules et parfois devaient pousser les bagages qui freinaient leur progression. Ils avançaient au rythme des obstacles rencontrés et ne maintenaient pas souvent la même allure. Au carrefour, des soldats français faisaient la circulation, les deux garçons étaient à quelques mètres l'un de l'autre. Un sergent ordonna à Marcel de prendre la direction de Sète et à Louis celle de Nîmes. Ils protestèrent, essayèrent de faire entendre raison au sous-officier mais derrière eux, des voix s’indignèrent de la lenteur provoquée par les perturbateurs alors les deux garçons suivirent les instructions. Les deux camarades se séparèrent à contrecœur, l’un fut emporté sur la droite et l’autre sur la gauche. Marcel jeta un dernier regard sur son copain avant que chacun soit soulevé par la vague humaine. Quelle serait sa destination finale ? Il ne le savait pas lui-même. Sans son compagnon de route, il se sentait abandonné, dépité.

Extrait de Jules, un papy malin

Le soleil se coucha à l’horizon et un voile noir s’abattit sur la forêt. Jules conseilla à l’adolescent de poursuivre leurs découvertes par celles des animaux nocturnes. Maxime n’osa pas refuser, bien qu’il éprouvât le besoin vital de rentrer à la maison. Puisqu’ils ne pouvaient plus voir la faune sauvage, Jules décrivit le mode de vie de certaines espèces. Il raconta que, grâce à sa vue perçante, la chouette hulotte localisait les mammifères se déplaçant dans le feuillage et que l’oreillard repérait ses proies grâce à ses ultrasons. Il évoqua l’agilité du mulot sylvestre qui circulait sur de fins rameaux et la voracité du hérisson qui dévorait des insectes et des mollusques. Il parla du crapaud qui ne chassait pas le jour car le risque de déshydratation était trop grand et de la limace grise qui ne sortait que la nuit pour se nourrir de champignons forestiers.

Trente minutes plus tard, dans l’obscurité complète, le vieil homme avait perdu ses repères. Il pesta :

-      - J’aurais dû vérifier, sur mon calendrier, à quel stade se tenait la lune. Elle nous aurait un peu éclairés. Je sais plus où on est, avoua-t-il dans un souffle.

Maxime écouta avec effarement cette confession et bredouilla des paroles incompréhensibles mais Jules le réconforta :

-       - T’inquiète pas ! J’ai tout prévu…

Il sortit une torche de sa musette avec confiance et actionna le commutateur. À son étonnement, rien ne se produisit. Il fixa bêtement l’ampoule dans laquelle le filament rougeoyait faiblement.

 Il retroussa son nez, fit la moue et supposa que les piles étaient déchargées. Tout à coup, un animal volant, dans un chuintement désagréable, frôla le crâne de Maxime qui cria et se rapprocha encore plus de Pépère. Jules l’apaisa avec maladresse car il ne put identifier le responsable de cette frayeur : 

-       - Ce n’était rien ! Seulement une inoffensive chauve-souris…

Extrait des P'tits Filous en forêt

Les trois enfants abandonnèrent la maison en cachette, des sourires malicieux illuminaient leur visage. Eliot était fier de mener l’expédition, Lilou ravie de partir à la recherche d’un cadeau pour ses parents et Ninon contente d’éviter la sieste. Ils marchèrent à pas de loup jusqu’à la rue et entendirent les coups de pioche donnés par Elyne. Pépète les suivait. Ninon voulut amener le chat avec elle mais son cousin refusa. Ils se disputèrent à voix basse et s’arrêtèrent pour s’expliquer. Pépète dut retourner vers le portail. Des miaulements désespérés s’élevèrent. Elyne fut surprise mais ne s’en inquiéta pas. Cet animal l’étonnerait toujours : il était gâté par tous mais cela ne lui suffisait pas. Ninon fut triste de partir sans le chat mais elle lui envoya des bisous avec ses mains en disant :

           - Ma Pépète ! À bientôt !

           - Chut !!! Si on veut leur faire la surprise d’un beau cadeau, il faut pas qu’ils nous entendent !

Ils avançaient sur un chemin. Eliot marchait en tête. Lilou souhaitait trouver au plus vite le cadeau car elle se sentait mal à l’aise vers les grands bois : le lieu favori des sorcières. Ninon ne réfléchissait pas, elle profitait des joies quand elles se présentaient. Ils passèrent près d’une pâture où des vaches à la robe rouge et blanche, les regardaient. L’une d’entre elles approcha et tendit son mufle au-dessus des barbelés. Ninon voulut caresser la Mo- ntbéliarde. Eliot ne voulait pas prendre de retard. Il était le chef et dit avec une grosse voix :

           - Non ! On n’a pas le temps.

           - J’le dirai à ma tata que tu nous as amenées là, répliqua Ninon.

Extrait de "Sur le chemin du sanglier

Vincent s’extirpa le premier de l’habitacle déformé, les traits marqués par le stress. Ses joues étaient creusées, une barbe naissante et grisonnante venait accentuer la fatigue de son visage. Ses yeux clairs étaient soulignés par de larges et profonds cernes, signe d’une vie tumultueuse de fugitif. L’attitude, les vêtements négligés, tout indiquait que leur fuite, avec son fils, n’en n’était pas à ses débuts. Malgré tout, la figure de l’homme gardait quelque chose de juvénile et il ne devait guère dépasser la trentaine. Quand il sortit, la face hagarde, les cheveux hirsutes, il se retourna pour aider Lucas à s’extraire à son tour. Il regarda autour de lui et s’assura que personne ne les suivait.

— Tout va bien mon grand ? demanda-t-il, inquiet. Excuse-moi de t’avoir fait peur, j’ai… perdu le contrôle.

— Ça va, p’pa, t’inquiète… répondit le jeune garçon.

En réalité le petit tremblait, choqué par l’accident. Vincent s’en aperçut et le prit dans ses bras, avec tendresse. Il insista, cachant son trouble :

— Tout va s’arranger…. on va s’en sortir.

— On est loin de chez papy ? interrogea l’enfant.

— Oui, encore loin…

              Le garçon, d’une dizaine d’années, avait les yeux clairs de son père, mais son visage possédait la rondeur de l’enfance. Leur ressemblance était indiscutable. Ils avaient la même démarche, le même port de tête, la même blondeur de cheveux. Seule la réaction de l’enfant laissait sentir des divergences de caractère. Le père impétueux et fonceur, le fils timide et renfermé. Marqué par la fatigue de la fuite et la peur due à l’accident, la tête baissée, Lucas avait la lèvre inférieure qui tremblait. Tous les deux se regardèrent, rassurés de voir qu’ils n’étaient pas blessés. Ils échangèrent un sourire qui témoignait de leur complicité inébranlable.

Au même moment, les Comtois hennirent pour rappeler leur présence aux deux étrangers. Ils tendaient leurs naseaux fumants dans l’espoir d’obtenir une caresse. Une petite tache blanche sur leur front plat les rendait irrésistibles. Les éleveurs du cru vouaient une admiration sans faille à cette race. Trop perturbés pour apprécier ces merveilles du monde animal, Vincent et Lucas s’intéressèrent aux dégâts causés par la sortie de route. Ils contournèrent le capot moteur à demi soulevé puis passèrent entre les fils de fer. Un ergot métallique se planta dans le pouce du garçon. Une grimace déforma son joli visage, signe de la douleur occasionnée :

— Aïe ! s’écria Lucas.

Il suça la goutte de sang qui perlait mais ne se plaignit pas. D’autres évènements lui paraissaient plus dramatiques. Après avoir fait le tour du véhicule, l’homme réalisa que son automobile était inutilisable. Un passage chez un garagiste s’imposait. Mais ce qui le tourmentait le plus, c’était le grave danger encouru par son fils et lui, à cause de l’immobilisation de sa Peugeot. Comment Vincent allait-il gérer cette situation ? Il devait contacter un mécanicien ! Hélas, il avait jeté son téléphone portable dans une poubelle à Lyon afin que personne ne pût le localiser. 

Lucas, de son côté, s’inquiétait pour l’état de santé du sanglier. Il avait une affection particulière pour les animaux en général et ne supportait pas les voir blessés. Son père, furieux d’avoir interrompu sa fuite, maudissait le gibier mais, sur l’insistance de son fils, accepta de se rendre sur les lieux de l’impact distant de quelques hectomètres. Avant de l’accompagner, il s’empara de sa sacoche cachée sous son siège. Parvenus près du bosquet, ils recherchèrent quelques indices de la collision. À première vue, rien. Vincent repéra plusieurs touffes de soies tachées de sang. Il ne dévoila pas sa découverte et mentit :

— Ce gibier est costaud. Il n’a presque rien…

Lucas hocha la tête et, rassuré, emboîta le pas à Vincent qui revenait vers l’automobile. En chemin, l’adulte remarqua des lumières, certainement des fenêtres éclairées, à environ cinq cents mètres.

S’il trouvait refuge chez un habitant, dans l’attente des réparations de la Peugeot, il échapperait à Marco.

Extrait des Racines de l'avenir

Le 11 juin 1880, Louis, le corps mince et les muscles prêts à se développer, rejoignait ses quatre frères et ses deux sœurs dans la cuisine familiale. Tous mangèrent avec beaucoup d’appétit du pain trempé dans une soupe à l’oseille accompagnée de lard chaud.

— Moi, je l’aime mieux froid, dit Louis.

— Ton assiette est remplie. De quoi te plains-tu ? riposta Marie, sa mère.

Après chaque déjeuner, la maîtresse de maison glissait une bouilloire sur la plaque en fonte du fourneau à l’endroit le plus chaud. Puis elle franchissait le seuil. Une poule rousse l’attendait à la porte et la suivait en chantonnant. 

— Ma Roussette, toujours fidèle, plaisantait Marie.

Elle allait en bordure de route, cueillait une poignée d’orties qu’elle ramenait dans son logis. Elle les déposait dans une bassine et les recouvrait d’eau bouillante. Quinze minutes plus tard, elle lavait les verres et les assiettes dans la solution verdâtre. Elle savait que la vaisselle serait propre et la nourriture du cochon assurée.

 

Dans l’après-midi, sur les rives de l’Ognon, chaque espèce de la faune sauvage regagnait son refuge. Des garennes s’entassaient au plus profond de leur terrier. Un renard écourtait sa chasse et rejoignait sa tanière par obligation. Des passereaux, sur le qui-vive, investissaient la moindre cavité protectrice. Les animaux domestiques appréhendaient, eux aussi, les minutes à venir. Des poules rectifiaient l’emplacement des plumes sur leurs ailes. Des génisses, la queue dressée, couraient s’abriter sous les arbres. Un chien, tapi dans sa niche, attendait, la gueule entre les pattes. La nature s’était tue, signe d’un déferlement destructeur. La campagne s’apprêtait à vivre un moment dramatique….

 

Étienne, le chef de famille rentra chez lui précipitamment. Il dévisagea les siens et malgré son essoufflement, il parvint à dire :

— Le ciel est chargé et l’horizon se colore d’un blanc-gris qui n’annonce rien de bon.

Marie courut à la fenêtre et constata qu’un orage se préparait. Les peupliers se courbaient sous un vent violent qui balayait tout sur son passage.

— En effet, c’est mauvais signe, remarqua-telle.

Soudain la pluie débuta. De grosses gouttes tombèrent sur le sol poussiéreux, devinrent plus nombreuses puis un nuage de grêle s’abattit sur la vallée. Étienne comprimait ses mâchoires et serrait les poings. Marie réunissait ses enfants autour d’elle et les entourait de ses bras protecteurs. Les moins courageux se bouchaient les oreilles afin d’atténuer le vacarme diabolique des grêlons frappant l’habitation. Les plus intrépides fixaient, à travers les vitres, un rideau blanchâtre leur barrant la vue. Après dix minutes d’angoisse, le bruit assourdissant cessa. Un silence lourd de menaces le remplaça. L’homme ouvrit la porte et osa poser un pied sur un tapis comparable à de la neige.

— Étienne, supplia Marie.

Dans un état second, il avançait les pieds avec d’infinies précautions. Louis suivait son père à l’extérieur, à pas mesurés. Suite au déchaînement météorologique, la nature n’osait plus s’exprimer. La mort rôdait et imposait le silence. Louis et son père devinaient les travaux des derniers mois, anéantis. Ils demeurèrent longuement hébétés et immobiles, sur le chemin qui passait devant leur bâtisse. Déjà, le ciel s’éclaircissait et laissait passer quelques rayons solaires. Malgré le terrain impraticable, Étienne et son fils se rendirent dans différentes parcelles. Partout, un spectacle de désolation. Quelques rares feuilles s’accrochaient aux noisetiers. Des branches encombraient la route. Les cultures, touchées en pleine croissance, semblaient irréelles. Les tiges de blé ne possédaient plus d’épis. Tous les végétaux avaient plié sous la force du vent et le poids des grêlons. Le désastre annonçait des heures pénibles.

— On n’aura plus de farine, s’inquiéta le garçon.

Plus loin, les feuilles de vignes et les grappes en formation jonchaient le sol, broyées.

— Il faudra au moins deux années pour que les pieds donnent de nouveau, prédit Étienne.

Dans une pâture, sous un frêne, un cheval, couché sur le flanc, semblait endormi. Louis s’en étonna car une jument dort généralement debout.

— Sultane ! s’écria-t-il

Il comprit, courut vers la femelle de six ans qui ne respirait plus. Il se jeta sur le cadavre et sanglota. Sans un mot, Étienne le prit par les épaules et le redressa.